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L’IA émotionnelle : du fantasme à la réalité

22/10/19
Margaux Fodéré

TIME TO THINK

L’IA émotionnelle : du fantasme à la réalité

Les robots peuvent-ils ressentir des émotions ? Reconnaître celles des autres ? Le cinéma a souvent tenté de répondre à ces questions : en 1927, Fritz Lang présentait dans Metropolis Maria, un robot dont le personnage principal tombe amoureux. En 1982, l’adaptation au cinéma du roman éponyme de Philip K. Dick, Blade Runner, les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? raconte la relation amoureuse entre Rachel, androïde cachée sur Terre, et Rick Deckard, chasseur de primes pour androïdes. Puis en 2014, Ex Machina met en scène la rencontre entre un jeune programmateur et la première intelligence artificielle au monde, celle-ci prenant la forme d'un robot féminin.

Aux débuts de l’intelligence artificielle, les pères fondateurs de la discipline excluaient l’émotion des capacités de l’intelligence artificielle. Dans le célèbre mémo de John McCarthy d’août 1955, ils définissent le concept comme la capacité d’introduire des formes d’intelligence humaine telles que la compréhension du langage, la vision et le raisonnement dans des programmes informatiques. L’émotion ne faisait pas encore partie du rêve. On envisageait seulement de glisser des phénomènes aléatoires dans les algorithmes d’IA afin de générer de la créativité.

Pourtant avec le temps, les fantasmes d’une IA émotionnelle n’ont cessé de croître et aussi d’être mis en scène au cinéma : dans Her, de Spike Jonze, Joaquin Phoenix tombe amoureux d’un programme informatique qui semble ressentir la même chose pour lui. Le spectateur assiste même à une scène d’amour entre l’homme et le programme : tout porte à croire que les ordinateurs peuvent également ressentir des émotions humaines.

Mais alors, qu’est-ce que l’intelligence émotionnelle exactement ? En 1997, deux chercheurs en psychologie à l’université de Yale (USA) la définissaient comme « l’habileté à percevoir et à exprimer les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée, à comprendre et à raisonner avec les émotions, ainsi qu’à réguler les émotions chez soi et chez les autres ». Déjà, ils soulignaient les liens étroits entre l’intelligence et les émotions. Pour Marvin Minsky, un des pères fondateurs de la conférence de Dartmouth à l’été 1956 et de l’intelligence artificielle, ressentir des émotions constitue une forme imminente d’intelligence :dans TheEmotion Machine (2006), il met en lumière le rôle majeur des émotions dans les relations humaines et notre rapport aux autres. Ainsi, l’intelligence artificielle ne serait pas capable d’approcher un raisonnement humain sans une forme de sensibilité. L’IA émotionnelle ou informatique affective se définit donc comme « l’étude et le développement de systèmes et d’appareils ayant les capacités de reconnaitre, d’exprimer, de synthétiser et modéliser les émotions humaines »[1].

Mais un robot peut-il vraiment ressentir les mêmes émotions qu’un humain ? Peut-il avoir de la joie, des doutes ? Peut-il tomber amoureux d’un être unique ? Peut-il avoir le cœur brisé ? ans Her, lorsque le personnage de Joaquin Phoenix demande au programme informatique dont il est amoureux si elle n’aime que lui, la voix féminine répond qu’il y en a 1600 autres. Un robot, s’il peut comprendre les sentiments des humains, ne peut pas éprouver ses propres émotions. Il peut ressentir la peur dans la voix de son interlocuteur mais il ne peut pas avoir peur lui-même.Pour Daniel Ichbiah, spécialiste des nouvelles technologies et auteur de Robots, genèse d'un peuple artificiel, un programme informatique ne peut pas aller si loin dans la genèse des émotions. Il peut simplement les simuler :« Un robot ne ressent rien, c'est juste de la programmation, des articulations, des capteurs... »

Mais alors que les relations homme-machine sont de plus en plus élaborées, le fantasme construit par la science-fiction de robots capables de ressentir des émotions et de répondre aux nôtres est plus fort que jamais. L’émotion et la sensibilité sont des facteurs clés pour approcher et fidéliser les utilisateurs à une solution, un produit ou une marque. La détection et la création d’émotions sont aujourd’hui les valeurs ajoutées d’une expérience client vraie et efficace. Et si les machines ne peuvent pas ressentir leurs propres émotions, elles peuvent détecter les nôtres grâce au ton et au rythme de nos conversations, et même grâce à nos expressions de langage. C’est la force de l’IA émotionnelle. Les robots feraient preuve d’empathie, car c’est bien cela l’empathie : la capacité à reconnaître et à comprendre les sentiments et les émotions d'un autre individu, quels que soient son sexe ou son origine.

C’est à travers cette capacité d’empathie que la proximité entre les hommes et les machines est toujours plus forte : on aurait presque du mal à distinguer un ami d’une IA émotionnelle qui réagit à nos émotions. C’est l’IA émotionnelle qui rend la relation entre les hommes et les robots plus humaine et plus vraie, quel que soit le domaine.Dans Blade Runner, c’est bien un test d’empathie, le Voigt Kampff, qui permettait aux chasseurs de primes de distinguer les hommes des robots par le manque d’empathie de ces derniers au début du roman. Pourtant quand Rick Deckard fait passer le test à Rachel Rosen, dernière génération d’androïdes, il n’arrive pas à savoir si la femme en face de lui est un homme ou une machine. Et entre constater la disparition de l’empathie dans l’humanité et la naissance de robots intelligents émotionnellement, on penche plus pour la seconde réponse. Avec les progrès de la science, l’IA devient une boite à empathie artificielle au service de l’homme, de ses besoins et de ses rêves aussi.

 

[1]  Rosalind W. Picard, Affective Computing,MIT Press (1997)

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